Le professeur et chercheur en physique à l’Université de Montréal, Normand Mousseau, a publié un livre il y a quelques semaines, La révolution des gaz de schiste, pour vulgariser le récent phénomène. Les prochains paragraphes, tirés du livre, explicitent pourquoi les gouvernements veulent tant permettre l’exploitation du gaz de schiste.
Ce n’est qu’avec la construction de vastes réseaux de gazoducs en Europe et en Amérique du Nord, à partir des années 1950, que le gaz naturel a quitté son utilisation de niche pour devenir la troisième plus grande source d’énergie au monde, derrière le pétrole et le charbon, avec 23% de la consommation énergétique de la planète en 2009.
Actuellement, le gaz naturel sert pour la production d’électricité et de chaleur; il est également un élément de base de l’industrie chimique pour la formation de plastiques, de fertilisants ou comme source d’hydrogène dans de nombreux procédés de fabrication.
Malgré un ralentissement de la demande en gaz naturel observé depuis la crise financière de 2008, cet hydrocarbure est appelé à jouer un rôle de plus en plus important dans le panier énergétique mondial. Dans un contexte d’efforts concertés pour améliorer la qualité de l’air au sol et de lutte contre les changements climatiques, de nombreux pays délaissent le charbon et se tournent vers le gaz naturel. Cette tendance, qu’on constate depuis une vingtaine d’années, devrait s’amplifier au rythme des nouveaux accords internationaux limitant la production de gaz à effets de serre.
Le rôle du gaz naturel dans le transport est également appelé à croître pour des raisons environnementales, mais aussi parce que la production de pétrole pourrait bientôt ne plus suffire. L’Agence internationale de l’énergie, dans un retournement spectaculaire, a reconnu, en 2008, que le pic de production de pétrole est pratiquement déjà atteint et qu’il sera difficile d’extraire beaucoup plus que les 4 milliards de tonnes (80 millions de barils par jour) produites en 2008.
Les réserves
Il reste, dans un contexte global, amplement d’hydrocarbure à brûler. Ceux-ci, toutefois, ne sont pas distribués uniformément sur notre planète. Si le pétrole et le charbon se retrouvent en quantité importante sur presque tous les continents, ce n’est pas le cas du gaz naturel, dont les grands gisements sont concentrés dans une poignée de pays. À eux seuls, la Russie, le Qatar et l’Iran possèdent plus de la moitié des réserves courantes (53%), alors qu’un grand consommateur, comme l’Amérique du Nord, ne peut compter que sur 4,6% de celles-ci. L’Asie est dans une situation similaire : près des deux tiers de la population mondiale ne bénéficient que de 7% des réserves de gaz naturel de la planète. En comparaison, les réserves de pétrole traditionnelles des trois grands, l’Arabie Saoudite, le Venezuela et l’Iran, n’atteignent que 43% des réserves mondiales.
Ces chiffres cachent une situation rendue encore plus inéquitable par le caractère régional du marché du gaz. Alors que le pétrole navigue librement sur toutes les mers du monde, le gaz naturel circule avant tout par gazoduc. Puisque ceux-ci ne sont érigés que sur la terre ferme, ce secteur énergétique est, effectivement, un monopole régional. L’Asie, l’Afrique subsaharienne et l’Amérique du Sud se trouvent donc, en grande partie, coupées de cette importante ressource énergétique et les grands consommateurs se retrouvent majoritairement près des sites de production : en Europe – Russie, en tête – en Amérique du Nord et au Moyen-Orient. À l’extérieur de ces régions, seuls les pays prêts à payer une prime importante pour le gaz naturel liquéfié, comme le Japon, s’inscrivent dans la liste des grands consommateurs.
[En Amérique du Nord, le déséquilibre entre réserve et besoin] qu’on observe depuis plusieurs décennies, se creuse même, car les États et les provinces se tournent de plus en plus vers le gaz naturel pour la production d’électricité, au détriment du charbon, beaucoup plus polluant. Ainsi, l’Ontario prévoit fermer toutes ses centrales au charbon d’ici 2014 et n’aura pas d’autre choix que de les remplacer par des centrales thermiques au gaz naturel : les alternatives plus propres ne permettent pas de répondre à l’augmentation de la demande d’électricité prévue d’ici 10 à 15 ans. Dans ce contexte, l’Amérique du Nord se dirige rapidement vers une crise énergétique majeure : même si la consommation de gaz au Canada et aux États-Unis demeure à son niveau des dernières années, le rapport des réserves sur la consommation actuelle suggère que ce continent pourrait épuiser toutes ces réserves traditionnelles d’ici 2025.
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En avant la révolution!
On le voit, la planète tout entière a besoin de rien de moins qu’une révolution dans le secteur du gaz naturel. Prises dans leur ensemble, les réserves mondiales sont suffisantes pour répondre aux besoins de la planète pendant encore de nombreuses décennies, mais leur concentration dans les mains de quelques gouvernements et la nature régionale de cette ressource limitent la création d’un marché efficace et provoquent des tensions importantes dans presque toutes les régions du globe, qui poussent celles-ci à chercher des alternatives à la structure de distribution actuelle.
